Sous le front d’eau de Toronto, des graines restées enfouies pendant près d’un siècle ont germé. Une étude récente les relie à un marais disparu.
Cette découverte inattendue a transformé un chantier en un témoignage rare de ce qui occupait les lieux avant que les remblais, l’industrialisation et les ouvrages de contrôle des crues ne refaçonnent le rivage.
Là où le marais dormait
Dans le nouveau chenal de la rivière, les équipes ont mis à nu un sol qui était resté intact, génération après génération, à environ 7 mètres (23 feet) sous la surface.
En déchiffrant ces strates, Sarah A. Finkelstein, paléoécologue à l’Université de Toronto, a associé ces germinations au marais d’Ashbridge.
Les analyses d’âge réalisées par l’équipe de Finkelstein sur les graines récupérées ont montré que la plupart dataient des années 1800, et que l’une d’elles remontait jusqu’aux années 1500.
Cet éventail de datations indique que le terrain exposé conserve une archive préservée du marais d’Ashbridge, plutôt qu’un simple assemblage de plantes arrivées récemment au gré du vent.
Comment la vie a tenu si longtemps
Les premières pousses observées étaient des scirpes et des quenouilles, ce qui s’explique par le fait qu’un sol gorgé d’eau peut protéger les graines enterrées de l’oxygène et ralentir les dégradations qui les rendent d’ordinaire non viables.
Les plantes qui ont émergé correspondaient au milieu enfoui que l’équipe cherchait à reconstituer à partir du sol et du pollen.
« Notre premier objectif est de comprendre à quoi ressemblait le marais à l’époque », a déclaré Finkelstein. Pour autant, les seules germinations ne suffisaient pas à raconter toute l’histoire, d’où l’importance du sol enterré lui-même.
Ce que le pollen enfoui a révélé
Des grains de pollen emprisonnés dans sept échantillons décrivent un marais mêlant plantes d’eaux libres, arbres de marécage et arbustes.
Comme le pollen se dépose puis se conserve dans la vase, il permet d’identifier les végétaux présents à proximité au moment où ces sédiments se sont formés.
Dans chaque échantillon, l’équipe a détecté le pollen d’environ 35 espèces végétales, notamment du frêne noir, du noyer cendré et du châtaignier d’Amérique, une essence aujourd’hui disparue de la région.
Les faibles quantités d’ambroisie - un indicateur fréquent de perturbation des sols - suggèrent un marais plus humide et moins dégradé que ce que beaucoup imaginaient.
Une zone humide faite de strates
La chimie des sols montre que ce terrain enfoui ne correspondait pas à un habitat uniforme, mais à une mosaïque de zones plus humides et plus sèches.
Certains prélèvements contenaient une terre sombre, riche en débris végétaux : ce type de sol se constitue lorsque la décomposition est lente en milieu saturé en eau et que le carbone reste piégé.
D’autres échantillons étaient davantage chargés en minéraux, ce qui laisse penser que certaines parties de l’ancien marais recevaient des sédiments en mouvement, apportés par les crues ou par des chenaux qui se déplaçaient.
Pour la restauration, un marais stratifié est un avantage : il permet de recréer plusieurs régimes d’humidité au lieu d’implanter une seule zone humide homogène.
Impact de la disparition des zones humides
Dans l’ensemble du sud de l’Ontario, plus de 68% des zones humides ont disparu depuis le début des années 1800.
Cette régression a supprimé des espaces capables d’emmagasiner l’eau lors des tempêtes, de filtrer les pollutions et de stocker du carbone, car les sols saturés ralentissent la décomposition.
Le Canada abrite encore jusqu’à un quart des zones humides de la planète, ce qui donne aux restaurations locales une portée qui dépasse une seule ville.
Les sols de l’ancien marais n’apportent donc pas seulement un éclairage historique : ils fournissent un point de référence pour reconstruire des habitats dans une région qui en a perdu une si grande part.
Reconstruire le rivage
Parallèlement, le projet des Port Lands à Toronto avait déjà commencé à creuser une nouvelle embouchure et à réintroduire des zones humides dans ce secteur de front d’eau à dominante industrielle.
La protection contre les inondations constitue le moteur du projet, et des milieux humides saturés peuvent aussi jouer le rôle de puits de carbone, c’est-à-dire stocker davantage de carbone qu’ils n’en relâchent.
« Ce travail pourrait nous dire à quel point cette zone humide fonctionnait comme un puits de carbone », a déclaré Finkelstein.
La capacité de stockage du carbone confère au registre du vieux marais un intérêt concret pour un littoral en pleine reconstruction.
Les savoirs autochtones comme appui d’interprétation
Les connaissances autochtones ont contribué à interpréter les indices contenus dans les sols, au lieu d’être séparées du travail scientifique.
À Waasayishkodenayosh, l’embouchure de la rivière Don à Toronto, les noms des plantes et leurs usages ont aidé à relier les listes d’espèces à une culture vivante.
De nombreux arbres, roseaux et plantes aquatiques identifiés avaient une valeur alimentaire, médicinale ou artisanale pour les communautés autochtones autour du marais.
Cette dimension culturelle compte, car restaurer ne consiste pas uniquement à aligner des espèces : il s’agit aussi de réparer des relations avec un lieu.
Des lacunes dans l’archive des sols
Malgré tout, la terre enfouie n’a pas été extraite des Port Lands avec toutes ses couches d’origine intactes et aisément replaçables.
Le chantier a perturbé la stratification initiale, empêchant les chercheurs d’associer chaque échantillon à un emplacement ou à un instant parfaitement précis.
Les datations au carbone deviennent également moins nettes pour les siècles récents, ce qui a élargi certaines fourchettes même lorsque les graines étaient manifestement anciennes.
En dépit de ces limites, graines, pollen et chimie des sols convergent vers la même interprétation, ce qui renforce l’argumentaire.
Planifier les zones humides de demain
Pour la suite, les chercheurs prévoient d’étendre les essais de germination et d’identifier plus finement les graines afin de déterminer ce qui pourrait encore être viable.
Ces graines vivantes sont précieuses, car elles indiquent quelles plantes indigènes peuvent revenir spontanément dès que l’eau et la lumière sont de nouveau présentes.
Ces mêmes sols enfouis pourraient aussi aider les aménageurs à sélectionner des espèces favorables à la faune, capables de stocker du carbone et adaptées à l’évolution du rivage de Toronto.
Une tache imprévue de roseaux fournit désormais un guide pratique pour façonner un front d’eau plus sain.
Héritage d’un marais disparu
Les graines enterrées, le pollen et la vase riche en carbone montrent que le marais perdu de Toronto était varié, résilient et moins altéré que ne le laissait penser l’histoire visible en surface.
Cet enregistrement rare ne peut pas, à lui seul, faire renaître la zone humide disparue, mais il peut aider Toronto à reconstruire avec un cadre écologique bien mieux étayé.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier!
Laisser un commentaire