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Cartes mondiales : 146 pays et une frontière d’efficience où biodiversité et économie locale gagnent ensemble

Personne plaçant une étiquette "frontière" sur une carte du monde étalée sur une table ensoleillée.

Pendant des décennies, l’aménagement du territoire a été présenté comme un choix douloureux. Soit l’on préserve forêts, zones humides et prairies, soit l’on les transforme en terres agricoles, sites miniers et autres moteurs de croissance.

Dans cette vision, chaque progrès pour la nature était censé se payer en pertes financières. Or, de nouvelles cartes mondiales remettent en cause ce postulat.

En étudiant 146 pays, des chercheurs concluent que la plupart des paysages offrent bien plus de marges de compromis qu’on ne l’imaginait.

Autrement dit, il est souvent possible d’améliorer à la fois la biodiversité et l’économie locale, simultanément.

Repenser un arbitrage

Le professeur Stephen Polasky, de l’Université du Minnesota (UMN), a dirigé l’équipe à l’origine de l’étude.

Les chercheurs ont construit un modèle décrivant la manière dont l’économie et la nature se répondent, afin d’éprouver une idée tenace.

L’objection la plus fréquente quand il s’agit de lutter contre le changement climatique ou de protéger la biodiversité est toujours la même : « cela coûterait trop cher ».

Or, la terre est au cœur de ces deux crises, car l’usage que l’on en fait détermine combien de carbone reste stocké et combien d’espèces peuvent persister.

Une vaste synthèse des données disponibles classe l’usage des terres comme la première cause d’érosion de la faune sauvage à l’échelle mondiale.

Et ces mêmes sols renferment une part importante du carbone lié au réchauffement climatique : une décision d’aménagement influence donc, en même temps, la nature, le climat et les revenus.

Cartographier les choix

Pour mesurer ce qui est réellement atteignable, l’équipe a cartographié, pour chaque pays, le meilleur niveau de performance que ses terres pourraient offrir : un plafond qu’ils nomment « frontière d’efficience ».

Cette frontière représente le maximum qu’un pays pourrait obtenir en poursuivant simultanément l’ensemble de ses objectifs, compte tenu de ses sols, de son climat et des usages actuels.

Chaque portion de territoire a été évaluée selon cinq bénéfices potentiels. Deux relèvent de la nature : le stockage de carbone qu’un lieu peut assurer et la biodiversité qu’il peut accueillir.

Les trois autres sont économiques : la valeur des cultures, de l’élevage sur pâturages et du bois. Comme changer l’affectation d’un terrain a un coût, le modèle intègre aussi le prix de chaque conversion.

Au final, chaque pays dispose d’une carte montrant l’écart entre ce que ses terres produisent aujourd’hui et ce qu’elles pourraient atteindre de façon réaliste.

Des gains sur les deux tableaux

Avant cette analyse, personne n’avait tracé ces frontières pour presque tous les pays, ni mesuré à quel point chacun restait en deçà.

Le résultat saute aux yeux : la plupart des nations exploitent leurs terres largement à l’intérieur de ce qui serait possible, laissant des améliorations inexploitées.

Lorsqu’on additionne les 146 pays, l’ampleur devient évidente. Si les pays donnaient la priorité aux bénéfices climatiques, leurs terres pourraient retenir plus de 200 milliards de tonnes métriques de dioxyde de carbone.

S’ils privilégiaient plutôt les retours économiques, l’agriculture et la foresterie pourraient générer plus de 350 milliards de dollars de revenus supplémentaires. Et aucun de ces gains ne se ferait au détriment de l’autre.

En moyenne, un pays pourrait presque doubler ce qu’il obtient d’un côté sans perdre de terrain de l’autre.

Deux voies d’action

Ces progrès reposent sur deux types de transformations. La première consiste à déplacer les activités là où elles ont le plus de sens, par exemple en reconstituant des forêts sur des parcelles riches en carbone et favorables à la faune, mais peu rentables en agriculture.

La seconde passe par l’intensification des cultures, pour produire davantage sur les terres déjà cultivées.

Dans de nombreux pays à faibles revenus, les rendements sont très inférieurs à leur potentiel - un écart qu’une analyse mondiale des terres arables avait déjà mis en évidence il y a des années.

Quand cet écart se réduit, les mêmes hectares nourrissent davantage de personnes, sans qu’il soit nécessaire de défricher de nouvelles surfaces.

Ces deux leviers sont particulièrement payants là où l’utilisation des terres est la moins efficiente, souvent dans des pays à plus faible revenu qui disposent de marges de progression sur tous les fronts.

Les pays plus riches ont, eux, moins de « gains faciles », car ils ont déjà capté une grande partie de la valeur économique que leurs terres peuvent fournir.

Japon et Haïti

Les profils nationaux racontent des histoires très contrastées. D’après l’équipe, le Japon a entamé une large part de son capital naturel, tout en tirant de ses terres une production économique proche du maximum.

Haïti se situe à l’extrême opposé : elle a consommé une part comparable de sa richesse naturelle, mais en retire bien moins, très loin de ce que les mêmes terres pourraient offrir.

Cette comparaison porte un message encourageant. Dégrader forêts et sols ne condamne pas mécaniquement un pays à une économie fragile.

Elle traduit surtout un mauvais rendement aujourd’hui, et non une limite définitive. Le résultat dépend de la gestion des terres, plus que de la quantité de nature restante.

Orienter les financements

Ces cartes sont pensées pour éclairer le financement du développement. Banques et organismes de crédit peuvent s’en servir pour repérer les investissements capables d’augmenter les revenus tout en stockant du carbone et en préservant les habitats.

« Nous montrons aux gens ce qui est possible, et cela a tendance à leur ouvrir l’esprit à un ensemble plus large d’alternatives », a déclaré Polasky.

À ses yeux, une partie de l’intérêt est de faire évoluer les termes du débat. Mais la représentation demeure incomplète.

Le modèle ne couvre que les terres : il laisse de côté les rivières et les lacs, et il n’intègre pas pleinement la tendance des personnes à privilégier des bénéfices à court terme plutôt que des avantages à long terme.

Malgré cela, ces résultats rejoignent une étude indiquant qu’une meilleure gestion des terres pourrait fournir une part importante de la réponse climatique dont le monde a besoin.

Ce que cela rend possible

Le monde dispose désormais, pour 146 pays à la fois, d’un bilan à l’échelle nationale indiquant ce que leurs terres pourraient produire en plus.

Le constat principal est simple : dans la plupart des pays, l’opposition entre une économie en bonne santé et une planète en bonne santé est bien moins marquée qu’on ne le suppose habituellement.

Cette lecture donne aux gouvernements et aux investisseurs une cible concrète, plutôt qu’un espoir flou.

Les initiatives visant à protéger un tiers des terres de la planète d’ici 2030 - l’objectif « 30 d’ici 2030 » - peuvent s’appuyer sur ces cartes pour identifier les zones où conservation et moyens de subsistance progressent ensemble.

Pendant des années, les deux combats - climat et développement - ont été menés comme si la victoire de l’un devait entraîner la défaite de l’autre.

Cartographiée à l’échelle d’une grande partie du globe, cette étude suggère au contraire que les deux objectifs sont souvent plus compatibles qu’on ne le pensait. Le coût de l’action n’a jamais été aussi élevé que ne le laissait entendre cette rivalité.

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