Dans une grande partie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, les rayons de produits laitiers proposent du lait et du fromage issus de troupeaux qui n’ont jamais fait l’objet d’un dépistage systématique des maladies.
Pour la plupart des consommateurs, rien n’incite à s’en préoccuper. Les registres officiels d’infections sont maigres, la surveillance est irrégulière, et les quelques chiffres disponibles paraissent rassurants, car très bas.
Une nouvelle étude indique toutefois que ces chiffres pourraient être trompeurs par construction. La maladie qui se dissimule dans ces angles morts circule avec les bovins lorsqu’ils franchissent les frontières.
À partir de là, elle peut atteindre l’être humain via le lait cru et, en se maintenant discrètement dans des souches d’origine européenne sur une longue période, elle a eu le temps de générer des variantes qui n’avaient encore jamais été identifiées.
Une menace silencieuse
La tuberculose bovine est une infection lente et chronique des bovins, provoquée par une bactérie appelée Mycobacterium bovis, proche parente de l’agent responsable de la tuberculose humaine.
Entre animaux, la transmission se fait surtout par voie aérienne, notamment dans les étables et enclos surpeuplés. L’être humain peut aussi être infecté, le plus souvent en consommant du lait cru ou en travaillant au contact étroit d’animaux malades.
Dans les pays où la pasteurisation reste incomplète, le passage d’une vache infectée à un poumon humain peut se produire rapidement.
La tuberculose zoonotique - la forme transmise des animaux à l’homme - serait à l’origine d’environ 140,000 infections humaines chaque année dans le monde.
Une équipe de recherche dirigée par Gobena Ameni, de la United Arab Emirates University (UAEU), a voulu rassembler tout ce que l’on sait sur la maladie à l’échelle de la région.
Pour cela, les auteurs ont passé au crible vingt-cinq ans de littérature scientifique, de 2000 à 2025, puis ont regroupé les résultats afin d’en dégager une vue d’ensemble.
Ce que disent les chiffres
Après avoir évalué plus de 1,200 références, l’équipe n’a retenu que 38 études jugées suffisamment robustes pour être combinées.
Au total, ces travaux portaient sur un peu plus de 100,000 animaux, dont près de 2,830 infections confirmées.
Les chercheurs ont privilégié les confirmations de laboratoire les plus strictes, soit par culture de la bactérie, soit par détection de son ADN.
Avec ces approches, le taux d’infection regroupé s’établissait autour de 2.3 percent. En recourant à la méthode plus ancienne du test cutané à la tuberculine, l’estimation montait à environ 5.3 percent.
La répartition n’était pas homogène selon les zones. Les troupeaux du Moyen-Orient affichaient un taux regroupé proche de 5 percent, soit plus du double des 2 percent observés en Afrique du Nord.
L’Égypte présentait l’estimation la plus basse, autour de 1 percent, tandis que le reste de la région se situait plutôt près de 4 percent.
Un chiffre potentiellement trompeur
Un taux d’infection de 2 percent peut sembler rassurant. Selon les auteurs, il est pourtant probable que ce ne soit pas le cas, et l’explication se trouve dans le comportement même des données.
D’une étude à l’autre, les résultats varient fortement, bien davantage que ce que le hasard pourrait, à lui seul, justifier.
Une partie de cette variabilité tient à la taille des échantillons. Les travaux de grande ampleur reposent souvent sur des contrôles rapides lors de l’inspection des viandes en abattoir.
Ces études rapportaient généralement des taux plus faibles, pas forcément parce que moins d’animaux étaient atteints, mais parce que des inspections menées au pas de course laissent passer des lésions dissimulées, enfouies dans les ganglions lymphatiques ou certains organes.
Les données manquantes
L’estimation particulièrement basse attribuée à l’Égypte s’appuie largement sur ce type de dépistage à grande échelle. Le résultat suivant est peut-être le plus préoccupant pour les autorités de contrôle.
Lorsque l’équipe a appliqué une correction statistique visant à tenir compte d’études susceptibles de ne jamais avoir été publiées, le taux d’infection ajusté s’est élevé à près de 6 percent.
Les calculs suggéraient l’existence d’environ 14 études manquantes, probablement restées inédites. La charge réelle pourrait donc dépasser nettement le bilan officiel.
Lire la bactérie
Au-delà du simple comptage des bovins malades, les chercheurs se sont penchés sur les empreintes génétiques de la bactérie.
Les souches de M. bovis se répartissent en familles, dites complexes clonaux, caractérisées par de petites délétions dans l’ADN et associées à des zones géographiques spécifiques.
Sur 590 échantillons issus de la région, une famille dominait largement. La lignée « européenne 2 » représentait près de 64 percent de l’ensemble des échantillons séquencés.
Les lignées « européenne 1 » et « européenne 3 » apparaissaient loin derrière. En Égypte, tous les échantillons sans exception relevaient de ce seul groupe européen.
Ce que cela pourrait signifier
Cet indice géographique est loin d’être anodin. Il s’agit de souches bactériennes fréquemment liées à des bovins d’origine européenne.
L’explication la plus plausible est que l’infection est arrivée il y a longtemps via des animaux importés, puis s’est maintenue dans la durée.
Un autre résultat renforce cette inquiétude : environ un cinquième des échantillons ne correspondait à aucune famille connue, ce qui évoque des souches localement adaptées, encore jamais correctement décrites.
Les frontières protègent peu
Dans cette partie du monde, les bovins se déplacent en permanence, échangés et conduits à travers les frontières nationales avec peu de traçabilité.
Une bactérie logée dans un animal vivant suit exactement les itinéraires de cet animal. Et les mesures de quarantaine peinent, le plus souvent, à suivre ce rythme.
Cette mobilité aide à comprendre pourquoi une même souche européenne est retrouvée du Maroc à l’Iran. Elle réduit aussi l’espoir qu’un pays puisse régler le problème isolément.
Dans le même temps, toute stratégie d’éradication qui s’arrête à une frontière reste exposée à l’arrivée du prochain troupeau infecté.
Les pays riches qui ont fait reculer la maladie y sont parvenus grâce à des programmes implacables de dépistage et d’abattage, combinés à une surveillance étroite - un niveau d’infrastructure dont beaucoup de pays de la région ne disposent pas encore.
Les climats chauds et secs peuvent limiter la survie de la bactérie en dehors d’un hôte, mais la sécheresse et le stress thermique peuvent aussi fragiliser les animaux et les rendre plus vulnérables à l’infection.
Les lacunes comptent
Seuls huit des 21 pays de la région disposaient de données réellement exploitables, et l’Égypte à elle seule fournissait près de la moitié des études.
Des États entiers demeurent, de fait, sans surveillance : troupeaux non testés, risque inconnu. Une maladie que personne ne mesure est une maladie qui peut se diffuser librement.
Pour la santé publique, les conséquences sont explicites. Chaque vache infectée produisant du lait cru constitue une source potentielle de tuberculose humaine.
Le diagnostic est plus difficile lorsque l’infection provient du bétail, car ses signatures de laboratoire se confondent en partie avec celles de la tuberculose « classique ».
Dans les zones où le dépistage est insuffisant, les personnes qui consomment du lait non pasteurisé font face à un risque que les registres actuels minimisent fortement - un schéma également observé dans une méta-analyse plus large des infections liées aux produits laitiers.
À cette échelle, l’étude offre pour la première fois une vision régionale unifiée. Elle met en scène un taux global apparemment faible, mais que les données elles-mêmes désignent comme sous-estimé, une souche importée dominante, et un ensemble de lignées non identifiées qui restent à séquencer.
Maintenir un contrôle constant
Une surveillance coordonnée au-delà des frontières, un recours plus large aux tests de confirmation et le suivi génomique pourraient transformer l’image floue d’aujourd’hui en un outil opérationnel pour un programme de contrôle.
Tant que ces dispositifs ne seront pas en place, l’hypothèse la plus prudente est que davantage de bovins portent l’infection que ne l’indiquent les comptages, et que l’approvisionnement en lait en porte la trace.
La littérature scientifique plus large apporte déjà des preuves solides reliant le lait cru à la tuberculose bovine, ce qui renforce l’argument en faveur d’une action coordonnée à l’échelle de la région.
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