Chaque fois qu’on tente de chiffrer ce que le plastique coûte aux communautés de pêche, on repart du même inventaire : filets déchirés, hélices enrayées, heures passées à extirper des déchets de la prise. Ces dépenses existent, et elles structurent les estimations depuis des années.
Mais elles laissent de côté le poste le plus lourd. Une équipe s’est rendue au Vietnam, a rencontré des centaines de pêcheurs artisans et a constaté que la facture principale ne vient pas des réparations : elle vient surtout de toute la pêche que ces bateaux n’arrivent plus à faire.
Chiffrer le coût du plastique pour les pêcheurs au Vietnam
Le scientifique marin Duc Nguyen, de l’université Heriot-Watt (Heriot-Watt), a piloté cette enquête. Plutôt que de s’appuyer sur les modèles utilisés d’ordinaire pour évaluer ces pertes, il a dépêché une équipe sur le terrain pour interroger directement les hommes qui remontent les filets. Près de 200 pêcheurs côtiers vietnamiens ont ainsi été interviewés.
Les entretiens ont couvert trois zones situées à l’embouchure de fleuves. Les résultats ont ensuite été confrontés à un autre groupe de pêcheurs, puis vérifiés grâce à des contrôles pratiques portant sur ce que les filets ramenaient réellement. Une fois tout additionné, le plastique océanique représente pour un bateau environ 3,400 $ par an.
Ce montant correspond à environ 12 % du chiffre d’affaires annuel d’un navire et à près d’un quart du revenu net de son propriétaire. Pour des familles qui vivent déjà avec très peu de marge, une telle ponction liée à des déchets flottants fait particulièrement mal.
Là où la charge est la plus lourde
L’impact n’est pas le même partout. Dans le nord, dans la région du fleuve Rouge, le plastique amputait environ 10 % des revenus d’un bateau. Dans le sud, dans le delta du Mékong, la part atteignait près de 18 % - presque le double.
Les pêcheurs du Mékong opèrent à la sortie de certains des cours d’eau les plus saturés de plastique au monde. Une analyse a d’ailleurs associé l’essentiel du plastique se dirigeant vers l’océan à des fleuves situés en Asie. Dans cette zone méridionale, les fuites de déchets seraient d’environ trois fois plus élevées que dans le nord.
Or ces bateaux du sud partent déjà désavantagés : embarcations plus anciennes, moteurs moins puissants, prises plus légères que chez leurs voisins du nord. Ils gagnent moins, mais perdent davantage, et beaucoup disent ne pas avoir de choix. « Je dois l’accepter, que puis-je faire d’autre ? », a confié un pêcheur de la région.
Ce que cache l’étiquette de prix
L’essentiel de la somme ne se résume pas à du matériel endommagé. Plus de la moitié provient des périodes d’inactivité des bateaux : des heures qui devraient être consacrées à pêcher, mais qui sont englouties à retirer du plastique coincé dans les filets.
Une autre part importante vient de la baisse des captures lorsque des débris bouchent les mailles ou les déchirent. Le temps de travail nécessaire pour trier et enlever le plastique des prises, les réparations de l’équipement et le dégagement d’hélices entravées composent le reste, plus faible.
Avant cette étude, les évaluations antérieures se concentraient surtout sur les dégâts visibles, et passaient à côté de la perte la plus considérable : la pêche qui n’a tout simplement pas lieu. Un pêcheur a expliqué qu’il fallait auparavant six ou sept remontées de filet pour atteindre le quota quotidien. Désormais, il peut en falloir 20 à 25.
Danger dans l’eau
Des cordages et filets perdus dérivent en mer et s’enroulent autour des hélices. Les couper pour les libérer peut devenir mortel. Parmi les personnes interrogées, près de la moitié avaient déjà dû se battre avec une hélice bloquée, en moyenne plusieurs fois par an.
Certaines situations se sont soldées par des mains entaillées. D’autres par des membres perdus, ou par des marins happés vers les lames lorsqu’ils se penchaient pour dégager des débris. C’est rare, mais bien réel.
Lors des échanges collectifs, des pêcheurs ont évoqué des voisins tués ou mutilés quand un moteur est reparti en prise au mauvais moment. Ces accidents restent peu fréquents, mais ils montrent que les déchets flottants ajoutent un risque physique au préjudice financier.
Ce que les pêcheurs savent déjà
Quand l’équipe a comparé les estimations des pêcheurs avec les contrôles matériels effectués sur les filets, les chiffres ne correspondaient pas - et de loin au départ. Les pêcheurs s’attendaient à trouver bien plus de déchets que ce que les audits mettaient en évidence.
L’écart s’est réduit une fois prises en compte les sorties exceptionnellement « vides », et, concernant le plastique, les pêcheurs se sont alors rapprochés des quantités mesurées. Plus frappant encore, ils décrivaient avec précision où et quand les arrivées de plastique explosaient : aux embouchures et aux vannes de drainage, avec un pic pendant les mois de pluie.
Ces zones critiques recoupaient celles prévues par les modèles scientifiques. Autrement dit, les personnes en mer détiennent une connaissance fiable et peu coûteuse, sur laquelle les chercheurs peuvent s’appuyer. La mémoire locale fonctionne comme une carte vivante du problème.
Payer les bateaux pour ramener les déchets
Les pêcheurs ont proposé leur propre solution, et elle serait peu coûteuse. Beaucoup accepteraient de rapporter le plastique à terre plutôt que de le rejeter par-dessus bord, si un petit prix de reprise leur était versé.
Le niveau évoqué est d’environ 7 centimes par livre (≈ 15 centimes par kilogramme) - soit à peu près ce que vaut sur le marché le « poisson poubelle ». En rémunérant un seul bateau pour qu’il ramène tout le plastique qu’il collecte, la dépense ne serait que d’environ 60 $ par an. Quel que soit l’angle, c’est modeste.
Aujourd’hui, la plupart rejettent les déchets en mer. L’effort semble inutile tant que d’autres continuent à jeter. Un dispositif centralisé, ciblant d’abord les pires points noirs, pourrait casser cette logique.
Plastique océanique et avenir de la pêche
Avant ces travaux, le coût de la pollution plastique pour les familles de pêcheurs reposait surtout sur des estimations issues de modèles. Désormais, on dispose d’un chiffre établi au niveau du terrain à partir des récits des pêcheurs eux-mêmes, et l’ampleur des dégâts dépasse largement les seules réparations généralement comptabilisées.
Cette charge retombe sur ceux qui ont le moins de capacité à l’absorber. D’après une étude, des pêcheurs artisans comme ceux-ci assurent une part importante des captures mondiales et nourrissent des milliards de personnes ; une érosion discrète de leurs revenus a donc des effets qui dépassent largement un seul delta.
Les auteurs proposent une étape suivante très concrète : superposer la carte des communautés de pêche les plus pauvres à celle des fleuves les plus pollués, puis orienter en priorité les financements de nettoyage vers ces zones. Bien ciblés, ces programmes pourraient réduire la pression là où elle frappe le plus fort.
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