Les araignées de forêt se portent mieux dans des peuplements denses, sombres et à canopée fermée que dans des forêts plus hétérogènes, ponctuées de trouées, que les gestionnaires ouvrent volontairement pour favoriser la faune et la flore.
Une étude menée dans 11 forêts allemandes montre que la création de trouées dans la canopée, combinée au maintien de bois mort au sol, s’est traduite par une perte moyenne de cinq espèces d’araignées par placette.
Parmi les prédateurs les plus abondants des milieux boisés, les araignées contribuent discrètement à limiter les populations d’insectes et d’autres petites proies.
Ces résultats indiquent qu’une recette de conservation très répandue - éclaircir la canopée et ajouter du bois mort pour augmenter la lumière - peut se retourner contre un groupe qui joue un rôle majeur dans la régulation des insectes.
Dans les coulisses de l’expérience
Cette recherche s’inscrit dans l’un des plus vastes dispositifs expérimentaux forestiers d’Europe, réparti sur 11 sites dominés par le hêtre, des plaines baltiques jusqu’aux massifs du sud de l’Allemagne.
Les sites s’échelonnent d’une altitude proche du niveau de la mer à plus de 1 0128 mètres. À chaque endroit, les chercheurs ont divisé la zone étudiée en deux parties.
Une moitié est restée compacte et ombragée, à l’image des forêts de production à couvert fermé qui recouvrent de larges portions de l’Europe centrale.
Dans l’autre moitié, des équipes ont pratiqué des ouvertures d’environ 30 mètres de diamètre dans la canopée et ont laissé sur place souches, chandelles et troncs, afin de reproduire l’encombrement caractéristique de vieilles forêts naturelles.
Ouvrir la canopée forestière
Le raisonnement qui motive ces interventions est solidement ancré : une structure plus variée héberge généralement davantage d’espèces.
De précédents travaux, menés dans des forêts perturbées, avaient d’ailleurs observé à plusieurs reprises des assemblages d’araignées prospérant lorsque le couvert s’ouvre.
Pendant deux étés, deux pièges-fosses par placette ont capturé plus de 18 0000 araignées adultes.
Jean-Léonard Stör, qui a déterminé à la main les 206 espèces dans le cadre de son mémoire de master à l’Université de Würzburg, a ainsi recensé environ un cinquième de toutes les espèces d’araignées connues en Allemagne.
Lorsque l’équipe a comparé les deux moitiés, les placettes ouvertes et structurellement diversifiées comptaient moins d’espèces que les placettes de forêt fermée, plus uniformes.
À l’échelle de l’ensemble du paysage, les peuplements « diversifiés » ont perdu jusqu’à huit espèces par rapport aux témoins laissés intacts.
Les araignées ont besoin d’une canopée fermée
Les araignées exploitent toute la hauteur de la forêt. Une canopée fermée de hêtres forme une architecture élevée, stratifiée et complexe.
Bon nombre des espèces les plus typées ne vivent que sur les troncs, sous l’écorce ou dans les hautes branches, et ces « étages supérieurs » disparaissent dès qu’une trouée s’ouvre dans la couronne.
« Une forêt fermée avec une canopée intacte est comme un gratte-ciel écologique », a déclaré Stör.
« Lorsque des trouées sont créées dans la forêt, des espèces comme l’araignée-crabe des fleurs (Misumena vatia) - qui dépend de structures ouvertes au niveau du sol - en tirent avantage ; cependant, l’étage supérieur de ce terrain de chasse diversifié et tridimensionnel est littéralement démoli. »
Les clairières ne restent pas longtemps vacantes. Des araignées-loups, rapides et très communes, généralistes qui chassent à découvert, affluent dans les nouvelles ouvertures, et l’araignée-crabe des fleurs s’y installe à leur suite.
Certaines araignées sont évincées
Ce qui disparaît se remplace difficilement. Des spécialistes sédentaires liés à l’écorce et au bois, comme l’épeire anguleuse (Araneus angulatus), se trouvent écartés dès que leur habitat s’efface.
Avec elles s’évanouit tout un éventail de stratégies de chasse et d’occupation du milieu.
Les espèces qui prennent le relais sont souvent plus nombreuses, mais beaucoup plus semblables entre elles : les écologues désignent ce resserrement par le terme de filtrage de l’habitat.
Une étude antérieure menée dans des forêts allemandes avait déjà mis en évidence le même échange : davantage d’uniformité en contrepartie d’une moindre richesse, dans les canopées ouvertes.
Un problème de comptage
Les données comportent une complication plus profonde, liée à la manière dont on recense les araignées.
Les pièges au sol capturent facilement les chasseuses qui courent au niveau de la litière, alors que les espèces vivant dans la canopée descendent rarement jusqu’à eux.
Ce biais a, sans bruit, influencé des décennies de relevés. Les placettes ouvertes regorgent d’araignées terrestres faciles à piéger : leurs échantillons paraissent donc plus « complets » que ceux des forêts denses, où une grande partie de la communauté demeure hors de portée, en hauteur.
Lorsque les chercheurs ont corrigé ce déséquilibre, en pondérant chaque forêt selon le degré de complétude de l’inventaire, l’avantage apparent des placettes ouvertes s’est totalement évanoui.
Les forêts fermées abritaient depuis le départ les communautés d’araignées les plus riches ; une large part de la diversité de la canopée n’avait tout simplement pas été comptabilisée.
L’enseignement dépasse le cas des araignées. Un article distinct, consacré à la sylviculture de rétention, a montré qu’une fois les échantillons standardisés de la même façon, plusieurs liens longtemps tenus pour acquis entre structure forestière et diversité des araignées s’affaiblissaient.
Cela suggère que les simples décomptes d’espèces ont raconté une histoire incomplète.
Les araignées à contre-courant
Les araignées se distinguent d’autant plus que, dans ce même dispositif, presque tous les autres groupes ont réagi comme prévu.
Dans les placettes identiques, les coléoptères, les plantes du sous-bois et les syrphes sont devenus plus diversifiés lorsque la forêt était ouverte et rendue plus hétérogène - exactement l’effet recherché par les gestionnaires.
Les araignées, elles, ont été le seul groupe à reculer. Les mêmes trouées et le même bois mort qui profitent aux oiseaux, aux chauves-souris et aux coléoptères peuvent nuire nettement à un prédateur dépendant de toute la hauteur d’une forêt à couvert fermé.
Pour les responsables de la gestion forestière, ces résultats plaident contre une méthode unique appliquée partout.
Découper la canopée en trouées pour favoriser des espèces amatrices de lumière peut, sans qu’on s’en rende compte, raréfier des araignées qui aident à éviter les pullulations d’insectes.
Ces espèces aimant la lumière restent elles-mêmes peu fréquentes dans les forêts majoritairement fermées d’Europe centrale ; les trouées conservent donc malgré tout une utilité.
Conserver des forêts denses et hautes
Le message essentiel est qu’aucun habitat ne convient simultanément à tous les groupes, et qu’un territoire diversifié a besoin autant de peuplements denses et sombres que de zones plus lumineuses.
Ce que l’étude met particulièrement en évidence, c’est que les strates supérieures, souvent invisibles, abritent bien plus de diversité d’araignées que ne le laissaient penser les inventaires réalisés au sol.
Ouvrir la canopée revient à troquer cette richesse discrète contre un assemblage plus réduit et plus homogène.
Protéger les araignées forestières implique donc de préserver certains peuplements denses et élevés, plutôt que de considérer chaque parcelle comme candidate à une éclaircie.
Le travail montre aussi qu’un paysage en bonne santé doit garder une place pour la forêt simple et ombragée, celle qui, à première vue, ne semble rien avoir d’exceptionnel.
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