Près de 290 000 éléphants de savane africains partagent aujourd’hui les mêmes territoires qu’une population agricole en forte expansion en Afrique australe - et cette cohabitation de plus en plus dense commence à laisser des traces.
Pour les agriculteurs, les incursions d’éléphants dans les champs représentent déjà un choc financier bien réel.
D’après une nouvelle étude de l’UC Santa Barbara, la situation pourrait encore se dégrader : d’ici la fin du siècle, la superficie exposée au risque de conflit pourrait potentiellement doubler.
Cartographier seize années de conflit
Pour comprendre ce qui alimente concrètement cette dynamique, l’équipe de recherche a combiné deux approches d’analyse distinctes : des statistiques d’inférence causale et des techniques d’apprentissage automatique.
Ces méthodes ont ensuite été appliquées à une base de données fine recensant les épisodes de pillage de cultures dans les conservancies communales de Namibie, de 2004 à 2020.
Ces conservancies sont des zones gérées par les communautés, où les habitants disposent de droits sur la faune et sur les revenus du tourisme, tout en dépendant souvent, au quotidien, d’une agriculture de subsistance.
À partir de là, les chercheurs ont élargi l’échelle : en s’appuyant sur les données namibiennes, ils ont reconstitué des tendances de conflit sur une région transfrontalière bien plus vaste, qui s’étend jusqu’au nord du Botswana ainsi que dans certaines parties de l’Angola et de la Zambie.
Cet ensemble constitue l’un des derniers grands bastions des éléphants de savane africains sur le continent.
Or, c’est aussi une zone où la population humaine augmente d’environ 2,5 % par an, ce qui réduit progressivement l’espace réellement partagé.
Davantage de champs, davantage de conflits
Les résultats mettent en avant trois moteurs principaux derrière l’augmentation des raids sur les cultures : la croissance de la population humaine, l’extension des terres cultivées et l’aridité accrue liée au climat. Toutefois, leur poids respectif n’est pas le même.
La progression démographique et l’expansion agricole se révèlent être de meilleurs indicateurs du niveau de conflit que les variables climatiques, même si les épisodes de sécheresse au cœur des réserves d’éléphants conservent un effet net.
L’équipe a également produit des cartes détaillées des zones où les tensions ont le plus de chances d’éclater, à partir de facteurs tels que le couvert arboré, la distance aux routes, la distance aux clôtures, la distance aux rivières, la densité de population humaine et la productivité locale de la végétation.
Un point ressort particulièrement : les routes et les clôtures jouent un rôle plus important qu’on ne l’imagine.
Plutôt que d’éloigner mécaniquement les éléphants des populations, ces infrastructures agissent souvent comme des obstacles qui les enferment et les dirigent, par effet d’entonnoir, vers des zones cultivées et des établissements humains.
Vers où se dirige le conflit
Pour la suite, les modèles anticipent une hausse continue des raids sur les cultures jusqu’à la fin du siècle. Cette tendance apparaît dans tous les scénarios climatiques testés par les chercheurs, et ce autant en saison humide qu’en saison sèche.
Dans chaque cas, la superficie totale exposée au risque de conflit devrait, globalement, doubler par rapport à la situation actuelle.
Et le principal facteur n’est pas la seule évolution du climat.
Le scénario où l’expansion des usages humains des terres est la plus agressive entraîne la hausse la plus marquée des conflits, dépassant même des scénarios où les changements climatiques sont plus prononcés mais où la conversion des terres reste relativement limitée.
Quelle que soit l’ampleur future du changement climatique, la quantité de terres agricoles et d’aménagements ajoutés au paysage semble peser encore davantage.
Vivre avec les raids d’éléphants
Pour celles et ceux qui vivent au plus près des zones fréquentées par les éléphants, il ne s’agit pas d’un risque lointain : un seul raid peut anéantir les finances d’un ménage agricole pendant toute une saison, voire au-delà.
En Namibie, des travaux antérieurs ont montré que le coût économique des dégâts causés par les éléphants sur les cultures peut dépasser les bénéfices financiers que les communautés tirent de programmes de chasse aux trophées censés financer la conservation.
La situation est d’autant plus difficile à vivre que les mêmes éléphants qui génèrent des recettes de conservation et du tourisme peuvent aussi être à l’origine de la disparition d’une récolte en une nuit.
Par ailleurs, à mesure que l’emprise humaine sur les terres s’étend, les éléphants perdent des habitats et se retrouvent cantonnés à des espaces plus réduits et plus morcelés, alors même que le changement climatique diminue leurs ressources alimentaires naturelles.
Les éléphants ne s’attaquent pas aux champs par agressivité : ils le font parce que le paysage leur offre de moins en moins d’alternatives.
Planifier avant que le conflit ne s’aggrave
Malgré des projections peu rassurantes, les chercheurs soulignent l’intérêt opérationnel de ces résultats.
En effet, puisque leurs modèles peuvent repérer des zones susceptibles de devenir des foyers de conflit des décennies avant que celui-ci ne se manifeste, les autorités locales, les organisations de conservation et les communautés disposent d’un avantage rare : du temps.
Concrètement, cela peut consister à éviter d’implanter de nouvelles terres agricoles ou des infrastructures dans les couloirs à haut risque identifiés par les modèles, ou à intensifier les mesures d’atténuation dans les secteurs signalés comme futurs points sensibles.
L’objectif n’est pas seulement d’intervenir une fois les incidents installés, mais d’anticiper en s’appuyant sur des données plutôt que sur des suppositions.
Il se dessine ainsi un territoire soumis à une pression forte, sans pour autant être dépourvu de marges d’action. En clarifiant où et pourquoi les conflits risquent de s’intensifier, l’étude fournit aux décideurs des éléments concrets et utilisables.
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