Une nouvelle étude montre que la conservation des primates, appliquée à l’échelle des forêts où ces espèces se regroupent, offrirait aussi un refuge à des centaines d’autres animaux menacés et à des milliers de plantes.
Les retombées d’une protection ciblant les primates iraient encore plus loin. Les chercheurs constatent que les forêts du Yunnan riches en primates fournissent également certains des meilleurs services environnementaux de la province : elles stockent le plus de carbone, retiennent le plus de sols et alimentent en eau les cours d’eau situés en aval.
Protéger les primates dans les forêts
L’étude se concentre sur le Yunnan, une province montagneuse du sud-ouest de la Chine, située à la jonction de trois grands points chauds de biodiversité de la planète.
Les forêts du Yunnan abritent 16 espèces de primates, depuis de minuscules loris nocturnes jusqu’aux macaques, langurs, gibbons et singes à nez retroussé. Deux de ces primates n’étaient, jusqu’à récemment, même pas connus de la science.
Les chercheurs n’ont décrit le gibbon hoolock de Gaoligong et le singe à nez retroussé noir qu’après 2010, ce qui illustre à la fois la richesse encore cachée de ces forêts et le faible niveau d’inventaire réalisé.
Le Yunnan concentre une part disproportionnée du vivant en Chine. Au-delà de ses primates, la province héberge plus de 2,000 autres vertébrés terrestres et bien plus de 19,000 espèces de plantes et de mousses. Beaucoup de ces espèces sont propres à la région.
Une espèce, de nombreux bénéfices
Les primates peuvent servir d’indicateurs pratiques pour la trame plus large du vivant qui les entoure. C’est l’idée au cœur de cette nouvelle étude, signée notamment par le primatologue Paul A. Garber de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign (UIUC).
Comme les grands primates ont besoin de vastes étendues de forêts continues et peu fragmentées, les protéger revient souvent, par effet d’entraînement, à préserver l’ensemble des organismes qui partagent ces milieux.
Les spécialistes de la conservation désignent cette approche par un terme précis : une espèce parapluie est un animal à large domaine vital dont la protection finit par abriter, « sous le parapluie », de nombreuses espèces moins connues.
Lorsque l’équipe a cartographié les zones où les primates du Yunnan sont les plus concentrés, la superposition sautait aux yeux. Les mêmes secteurs soutiennent 601 vertébrés menacés et 4,010 types de plantes à graines. Nombre d’entre eux ne se rencontrent que dans ce coin d’Asie.
Cette relation n’était pas totalement inédite. Une étude antérieure avait déjà montré que la protection des primates pouvait aussi sécuriser d’autres espèces sauvages ainsi que les territoires de communautés autochtones. Le présent travail étend ce raisonnement à l’échelle d’écosystèmes entiers.
Comment les primates façonnent les forêts
Les primates ne se contentent pas d’occuper des forêts riches : ils contribuent à les structurer. En se déplaçant dans la canopée à la recherche de fruits, singes et grands singes avalent des graines puis les transportent loin des arbres parents, semant au passage la future génération de la forêt.
Leurs préférences alimentaires vont souvent vers des arbres au bois dense et lourd, précisément ceux qui immobilisent le plus de carbone. En disséminant davantage ces graines, les primates peuvent, au fil du temps, orienter la composition des forêts vers des espèces plus efficaces pour le stockage du carbone.
Les primates folivores entraînent un second mécanisme. Leur broutage régulier taille les arbres d’une manière qui peut réduire la mortalité et accélérer la croissance. Une forêt peuplée de primates tend ainsi à être plus vigoureuse et à se renouveler plus rapidement.
Les chercheurs ont ensuite chiffré ce que capterait une stratégie « primates d’abord ». Si environ 30% des forêts du Yunnan étaient classées en zones prioritaires pour les primates, ces zones concentreraient plus de la moitié du stockage annuel de carbone, de la production d’eau et de la rétention des sols de la province.
Ces bénéfices ne sont pas théoriques. Les versants forestiers du Yunnan alimentent les parties amont de certains des grands fleuves d’Asie : des sols plus stables et une eau plus propre en altitude se répercutent en aval, jusque dans des exploitations agricoles et des villes bien au-delà des limites provinciales.
Réfuges face à la chaleur
La concordance se prolonge aussi dans l’avenir. Les zones les plus riches en primates coïncident avec celles qui devraient rester les plus fraîches et les plus stables à mesure que le climat se réchauffe. Les scientifiques appellent ces poches des refuges climatiques.
Selon les projections, ces refuges deviendront des bastions ultimes pour des espèces contraintes de quitter des zones ailleurs plus chaudes et plus sèches.
Les protéger dès maintenant, c’est donc protéger les espaces où une grande partie de la faune régionale pourra potentiellement traverser les décennies à venir.
Combler les lacunes de conservation
Le seuil de 30% n’a pas été choisi au hasard. Dans le Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, les nations se sont accordées pour protéger près d’un tiers des terres et des eaux de la planète d’ici 2030. L’étude suggère que bâtir ces objectifs autour des primates permettrait d’atteindre plusieurs cibles simultanément.
Le Yunnan dispose déjà d’une mosaïque de réserves naturelles. Pourtant, des travaux antérieurs ont montré qu’une partie des secteurs les plus importants pour les espèces rares se trouve en dehors de ces périmètres. Les auteurs estiment qu’une cartographie guidée par les primates pourrait contribuer à combler ces vides.
Jusqu’ici, l’argument principal en faveur de la protection des primates reposait surtout sur la nécessité d’empêcher nos plus proches parents vivants de glisser vers l’extinction.
Cette étude ajoute un constat plus direct : là où les primates prospèrent, on observe aussi davantage de stockage de carbone, une eau plus propre, des sols plus stables, et une biodiversité florissante à l’échelle de toute une région.
Une course contre l’extinction
L’enjeu est considérable. Près de 70% des espèces de primates dans le monde sont aujourd’hui menacées d’extinction. Une synthèse consacrée à cette crise indique que leurs effectifs diminuent désormais dans presque tous les pays où ils vivent.
Les auteurs prennent soin de souligner les limites d’une analyse portant sur une seule province et sur un seul groupe d’animaux. Malgré cela, ils considèrent la démarche comme transposable : un moyen, pour d’autres pays, de vérifier si leurs propres espèces emblématiques peuvent servir de socle à des plans de conservation plus larges.
Selon l’équipe, l’approche proposée transforme ce déclin en stratégie : concentrer la protection sur les primates et leurs forêts permettrait, avec un même jeu de limites, de défendre des espèces menacées, des écosystèmes fonctionnels et les refuges climatiques de demain, en une seule fois.
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