Dans les forêts pluviales tempérées de la cordillère côtière chilienne se dressent certains des arbres les plus anciens encore vivants sur la planète. Les alerces, immenses conifères, traversent les millénaires en résistant aux tempêtes, aux incendies et aux variations du climat.
Des chercheurs viennent toutefois de montrer que leur valeur ne se limite pas à ce qui se voit au-dessus du sol.
Des travaux menés par l’Université de Melbourne indiquent que ces géants très âgés fonctionnent aussi comme des pôles de biodiversité souterraine : ils abritent de vastes communautés de champignons qui participent au recyclage des nutriments, au stockage du carbone et à la capacité des forêts à encaisser les stress environnementaux.
Selon ces résultats, la disparition d’un seul arbre millénaire pourrait entraîner l’effacement d’un écosystème entier, invisible, qui a mis des milliers d’années à se constituer.
Des champignons cachés sous les alerces géants
L’étude montre qu’un alerce colossal, estimé à plus de 2 400 ans, abritait dans le sol plus de deux fois la diversité de champignons observée autour d’arbres plus petits et plus jeunes de la même espèce.
Plus largement, la relation est claire : plus l’alerce est grand, plus le nombre d’espèces fongiques détectées dans le sol adjacent augmente.
Les scientifiques signalent aussi qu’une partie de ces organismes pourrait être inconnue de la science. Les échantillons de terre contenaient des centaines d’espèces de champignons probablement nouvelles, dissimulées là où l’on pense rarement à chercher : dans la terre au contact des racines d’un arbre très ancien.
Les auteurs présentent ce constat comme bien plus qu’une simple curiosité. Un arbre millénaire ne se résume pas à du bois et des feuilles âgés : il peut constituer un habitat vivant complet pour la biodiversité du sous-sol, patiemment assemblé sur des milliers d’années.
Pourquoi ces champignons sont essentiels aux forêts
Parmi les groupes mis en avant figurent les champignons mycorhiziens, qui nouent des partenariats étroits avec les racines des plantes.
En facilitant la circulation de l’eau et des nutriments dans le système racinaire, ces champignons aident aussi les plantes à mieux faire face au stress, notamment la sécheresse et les maladies. Ils interviennent par ailleurs dans le stockage du carbone, en transférant du carbone vers le sol.
L’article insiste sur le rôle global des champignons mycorhiziens arbusculaires - ceux associés à l’alerce. Ces communautés fongiques déplacent environ un milliard de tonnes de carbone par an vers les sols de la Terre.
Cet enjeu est d’autant plus important que ces forêts sont déjà reconnues comme un grand puits de carbone. L’idée sous-jacente est que la capacité à long terme de la forêt à persister, à stocker du carbone et à se remettre des perturbations dépendrait en partie de la richesse de ses réseaux fongiques souterrains.
Les chercheurs avancent donc qu’en protégeant les vieux arbres, on préserve bien davantage que les arbres eux-mêmes.
On protège aussi des centaines, potentiellement des milliers, d’espèces de champignons vivant autour des alerces - dont beaucoup jouent vraisemblablement des rôles que nous ne comprenons pas encore totalement.
Abattre les géants transforme les écosystèmes
« Tous les arbres ne se valent pas et si vous retirez un arbre millénaire, l’impact sur toutes les autres espèces sera plus important que si vous retirez un plus petit », a déclaré la coautrice principale Camille Truong, chercheuse à l’Université de Melbourne et aux Jardins botaniques royaux de Victoria.
L’argument de Truong est que ce qui disparaît ne se limite pas au tronc visible : la communauté souterraine fait partie intégrante de la perte.
Quand un alerce géant s’éteint, c’est aussi tout un ensemble de partenaires et d’auxiliaires fongiques qui s’efface - un tissu écologique qui a pu mettre des siècles, voire des millénaires, à se constituer dans cette portion précise de sol.
« Toute cette diversité, c’est de la résilience », a expliqué l’autre coautrice principale, Adriana Corrales, responsable des sciences de terrain à la Société pour la protection des réseaux souterrains (SPUN).
Enquête dans les sols d’une forêt ancienne
Le projet a démarré avec une expédition menée en 2022 dans le parc national Alerce Costero, au Chili. L’équipe a prélevé des échantillons de sol sous 31 alerces, depuis des jeunes plants jusqu’à un géant emblématique surnommé l’« Alerce Abuelo ».
L’« Abuelo » serait âgé d’au moins 2 400 ans, avec un tronc de plus de 4,5 mètres de diamètre. Les chercheurs ont mesuré la taille et la biomasse de chaque arbre, extrait l’ADN des échantillons de sol, puis utilisé des marqueurs génétiques pour identifier les champignons présents.
Lorsque Truong a confronté les résultats du sol aux mesures réalisées sur les arbres, la tendance est devenue difficile à ignorer.
Le plus grand alerce étudié soutenait plus de 2,25 fois la diversité fongique observée dans n’importe quel autre échantillon. Ce même sol renfermait en outre plus de 300 espèces de champignons uniques à cet arbre.
L’étude souligne que la perte ne serait ni simple ni circonscrite : perdre la diversité fongique du sol « peut déclencher des effets négatifs en cascade sur de multiples fonctions de l’écosystème », écrivent les auteurs.
Ainsi, les plus grands alerces joueraient un rôle de « parapluie » pour la diversité des champignons du sol, et cette diversité contribuerait à la santé globale de la forêt.
Les forêts d’alerces restent sous pression
Les alerces constituent la deuxième espèce d’arbres la plus longévive au monde, derrière les pins Bristlecone. Apparentés aux séquoias d’Amérique du Nord, ils peuvent toutefois vivre encore plus longtemps. Au Chili, on les trouve le long des reliefs côtiers ainsi que sur les contreforts andins.
Leur aire de répartition a fortement reculé au fil des siècles. Leur bois, durable et léger, a été exploité, et de nombreuses forêts ont été brûlées afin de dégager des terres pour les pâturages.
Aujourd’hui, les menaces ont changé, mais elles n’ont pas disparu. Les changements d’usage des sols, le changement climatique et de grands projets d’infrastructures continuent de peser sur les massifs forestiers restants.
Par ailleurs, un projet de route passerait à seulement quelques centaines de mètres de forêts d’alerces, ce qui augmenterait les risques d’incendies, d’espèces invasives et de surfréquentation touristique.
Dans ce contexte, ces nouveaux résultats précisent ce qui est en jeu. Le danger ne consiste pas uniquement à perdre des arbres rares, mais aussi un réservoir souterrain de biodiversité qui aide les forêts à rester fonctionnelles et résilientes.
Protéger les plus vieux alerces
L’étude consolide une thèse défendue depuis longtemps par les acteurs de la conservation : les forêts anciennes ne sont pas interchangeables. Un peuplement de jeunes arbres ne peut pas remplacer instantanément les rôles écologiques portés par des individus très âgés.
Si un seul alerce géant peut héberger des centaines d’espèces de champignons propres à lui, alors protéger les plus vieux arbres revient à protéger des communautés souterraines entières.
Et comme ces champignons influencent la circulation des nutriments, la résistance au stress et le stockage du carbone dans les sols, cette protection peut se répercuter sur la capacité de la forêt à survivre aux chocs à venir.
Ces travaux rappellent enfin que, dans une forêt pluviale, la biodiversité la plus déterminante n’est pas forcément la plus spectaculaire. Elle est discrète, microscopique et sous nos pieds. Dans le cas des géants alerces du Chili, elle semble indissociable des arbres qui se tiennent là depuis des millénaires.
L’étude a été publiée dans la revue Biodiversité et Conservation.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier!
Laisser un commentaire