La plupart des gens savent, à peu près, quand il faut ramasser des huîtres. Pas en été : c’est la période où les efflorescences d’algues peuvent les rendre dangereuses, où la chaleur les abîme vite, et où la chair se fait plus maigre. La bonne saison va généralement de l’automne au début du printemps.
Ce raisonnement saisonnier surprend surtout par l’endroit où on le retrouve. Dans une grotte du sud-est de l’Espagne, des coquilles montrent que les Néandertaliens respectaient déjà cette même fenêtre de collecte des coquillages il y a plus de 115 000 ans.
Néandertaliens, coquillages et littoral
La grotte de Los Aviones se trouve près de Carthagène, dans la région de Murcie, au sud-est de l’Espagne. Il y a plus de 115 000 ans, des Néandertaliens ont fréquenté cet endroit et y ont laissé une trace particulièrement parlante : des coquilles de mollusques.
La nouvelle analyse a été menée par une équipe internationale dirigée par le Dr Asier García-Escárzaga, chercheur en préhistoire à l’Université autonome de Barcelone (UAB).
Pendant des décennies, les archéologues ont discuté de la capacité des Néandertaliens à planifier l’exploitation des ressources selon les saisons - un type de comportement longtemps présenté comme propre aux humains modernes. La question n’était pas de savoir s’ils consommaient des coquillages.
Des indices existent déjà sur plusieurs sites méditerranéens. Ce qui manquait, en revanche, c’était la preuve qu’ils organisaient leurs collectes en fonction du calendrier.
À Los Aviones, les coquilles - de petits escargots marins et des patelles prélevés sur la côte rocheuse - ont permis de trancher.
Les coquilles enregistrent les saisons
Au cours de sa croissance, un mollusque incorpore dans sa coquille des isotopes de l’oxygène présents dans l’eau de mer. L’eau froide contient davantage de la forme la plus lourde ; l’eau chaude en contient moins. Cette proportion varie de manière régulière au fil des saisons.
« En reconstituant les variations au cours de la croissance de la coquille, ces valeurs agissent comme un thermomètre préhistorique », explique le Dr García-Escárzaga. Cette approche permet d’identifier le mois précis où la coquille a cessé de grandir - autrement dit, le moment où l’animal a été ramassé.
Les coquilles se forment par couches successives, et chacune conserve les conditions du milieu au moment où elle se dépose. Mois froids, mois chauds, et périodes de transition : tout reste inscrit dans la chimie de la coquille.
Les chercheurs ont suivi ce signal sur des dizaines de coquilles de Los Aviones, afin de reconstituer une chronologie saisonnière couvrant plusieurs années d’occupation néandertalienne sur le site.
Les Néandertaliens privilégiaient l’hiver
Les résultats dessinent une tendance nette. Les Néandertaliens ramassaient des coquillages toute l’année, mais ils favorisaient clairement les mois les plus froids - de novembre à avril - plutôt que l’été.
Ce schéma correspond de très près aux pratiques observées plus tard chez des populations d’humains modernes installées le long des mêmes côtes, et les chercheurs estiment que cette similitude n’a rien d’un hasard.
Le registre de Los Aviones est antérieur de plusieurs dizaines de milliers d’années aux données comparables disponibles pour l’Europe du Sud chez les humains modernes.
Avant cette étude, personne n’avait mis en évidence un ramassage saisonnier chez les Néandertaliens à une époque aussi reculée.
Récompenses et dangers selon la saison
Ce choix des périodes froides avait probablement des raisons concrètes. L’hiver correspond au moment où de nombreuses espèces de mollusques augmentent leur masse corporelle avant la ponte du printemps. Ils sont alors plus charnus et la collecte devient plus rentable.
L’été, au contraire, impose d’autres contraintes. Les efflorescences d’algues toxiques - les marées rouges - se concentrent dans les eaux côtières chaudes et peuvent rendre les coquillages dangereux à consommer. Et la chaleur accélère la dégradation : la marge de sécurité se réduit.
La baisse des prélèvements en été ne semble donc pas fortuite. Une étude consacrée au comportement côtier des Néandertaliens avait déjà confirmé une consommation régulière de coquillages, mais elle n’avait pas pu établir, aussi loin dans le passé, s’ils choisissaient la bonne saison.
Une ressource qui comptait sur le plan nutritionnel
Les mollusques consommés à Los Aviones n’étaient pas un simple appoint. Les coquillages figurent parmi les meilleures sources naturelles d’acides gras oméga-3 et de zinc, deux éléments essentiels au fonctionnement du cerveau et à la santé reproductive.
Les travaux sur la nutrition des aliments marins placent régulièrement les coquillages parmi les apports alimentaires les plus élevés pour ces composés - un avantage qui culmine lorsque le rendement en chair est maximal, le plus souvent en hiver.
En récoltant au moment opportun, les Néandertaliens ne se contentaient pas de se nourrir : ils optimisaient la qualité nutritionnelle et tiraient davantage de chaque sortie.
La planification saisonnière prend forme
La péninsule Ibérique est devenue une zone majeure pour comprendre l’étendue des capacités des Néandertaliens.
Dans le sud de l’Espagne et au Portugal, plusieurs sites ont déjà livré des preuves d’ornementation symbolique et d’usage de pigments. Los Aviones vient s’ajouter à cet ensemble en documentant une stratégie alimentaire fondée sur les saisons.
Les auteurs décrivent ce qu’ils observent à Los Aviones comme une manière pleinement moderne de se procurer de la nourriture. Les Néandertaliens ne se contentaient pas d’arriver sur la côte pour prendre ce qui se présentait.
Ils suivaient la succession des saisons, choisissaient le bon moment pour récolter, et géraient avec soin les risques liés à un mauvais calendrier. Il s’agit de planification, pas d’instinct.
L’archéologie peut désormais chercher à déterminer à quel moment ce type d’organisation saisonnière est apparu et comment il a pu s’articuler avec d’autres dimensions de la vie sociale néandertalienne.
Depuis des années, l’écart entre la cognition néandertalienne et la nôtre se réduit. Cette étude ajoute une pièce à ce tableau : un littoral, un calendrier.
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