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Faim cachée : le riz, le climat et l’édition génomique en Europe

Femme scientifique en blouse blanche examine des plants de riz dans un champ avec tablette numérique.

La faim évoque souvent une assiette vide et un ventre qui gargouille. Pourtant, il existe une autre forme, plus insidieuse : l’assiette peut être bien remplie et, malgré tout, l’organisme manque de l’essentiel.

Les nutritionnistes parlent de faim cachée. Elle ne vient pas d’un déficit de calories, mais d’un manque de vitamines et de minéraux.

Plus de deux milliards de personnes en souffrent, soit environ un quart de la population mondiale.

À l’échelle du globe, plus de la moitié des habitants n’atteignent pas les apports nécessaires en vitamines B2, B9, C et E, ainsi qu’en minéraux comme le calcium, le fer et l’iode. Et ce déficit ne concerne pas seulement les pays pauvres : il apparaît tout aussi nettement dans les pays riches.

Le plus déroutant, c’est que cette pénurie s’aggrave pour des raisons qui ont très peu à voir avec les choix alimentaires individuels. La cause se trouve au cœur même des cultures, sous l’effet d’une atmosphère qui se réchauffe progressivement.

Le riz a un problème nutritionnel

Parmi les grandes cultures de base de la planète, le riz blanc cuit est celle qui apporte le moins de nutriments, loin derrière le maïs et le blé.

C’est d’autant plus préoccupant que le riz reste, pour des milliards de personnes, la principale source quotidienne de calories.

Dans une grande partie de l’Asie, quelqu’un peut manger trois assiettes pleines de riz par jour et rester en dessous des apports recommandés pour des vitamines et minéraux essentiels. Le grain cale l’estomac, mais laisse un vide nutritionnel qu’une portion « normale » ne suffit pas à combler.

Le changement climatique aggrave désormais une situation déjà défavorable. À mesure que le dioxyde de carbone s’accumule dans l’air, il réduit la quantité de protéines, de vitamines B et de minéraux que le grain parvient à stocker.

D’ici 2050, cette baisse continue de la qualité nutritionnelle du riz pourrait faire basculer 239 millions de personnes supplémentaires dans une carence en folates.

Elles viendraient s’ajouter aux 2,5 milliards de personnes qui, aujourd’hui déjà, ne consomment pas assez de folates, l’une des vitamines B dont le corps ne peut pas se passer.

Des vitamines qui protègent les plantes

C’est ici qu’intervient le retournement mis en lumière par une vaste nouvelle synthèse.

Mustafa Bulut du Leibniz Institute of Plant Biochemistry (IPB), avec ses collègues, souligne un recoupement étonnant entre ce qui permet aux plantes de tenir et ce qui soutient la santé humaine.

Les vitamines dont nos organismes dépendent sont, en réalité, les mêmes que les plantes mobilisent pour survivre à des conditions difficiles.

Des cultures traitées à la thiamine (vitamine B1) résistent nettement mieux à la sécheresse que celles qui n’en reçoivent pas.

De leur côté, l’acide folique et la riboflavine aident les plantes à traverser des périodes sèches et à supporter des sols salés qui, autrement, freineraient leur croissance. Une culture sélectionnée pour contenir plus de nutriments peut donc aussi mieux encaisser une saison éprouvante.

C’est précisément pour cela que le changement climatique inflige un double choc à l’alimentation. Il appauvrit les nutriments des récoltes au moment même où il impose davantage de sécheresses, de chaleur et d’inondations aux champs qui les produisent.

Les limites du croisement classique

Pendant la majeure partie du siècle dernier, les sélectionneurs ont fait passer le rendement avant presque tout le reste.

La Révolution verte des années 1960 a répondu à cette priorité, en doublant les récoltes de blé, de riz et de maïs dans toute l’Asie.

Ces récoltes plus abondantes sont créditées d’avoir sauvé plus d’un milliard de personnes de la famine. Mais cette quête de quantité a aussi, progressivement, vidé de sa valeur nutritionnelle une partie de ce que les agriculteurs produisaient.

Le croisement conventionnel peut faire progresser quelques nutriments, comme cela a été le cas pour le fer et le zinc dans certaines variétés de haricots et de blé. En revanche, il ne peut pas ajouter une vitamine que les gènes d’une plante n’ont jamais été capables de fabriquer.

Et la méthode avance à un rythme décourageant : une seule variété améliorée peut mettre entre huit et 15 ans avant d’arriver dans les champs, alors que la faim, elle, n’attend pas.

Ce que l’édition génomique apporte

Des outils plus récents franchissent plusieurs de ces obstacles en même temps. Ils opèrent bien plus vite que le croisement, avec une précision qu’il ne peut pas atteindre.

Le produit le plus célèbre de l’ingénierie génétique est le Golden Rice : ses grains prennent une teinte dorée grâce à la provitamine A qu’ils contiennent. Cette culture a été conçue pour lutter contre la cécité infantile provoquée par la carence en vitamine A dans certaines régions d’Asie.

L’édition fondée sur CRISPR pousse la précision encore plus loin. Elle permet de réécrire un gène choisi, sans s’en remettre au hasard.

Une lignée de riz déjà éditée par CRISPR contient davantage de fer et de zinc dans le grain. Et une nouvelle variété obtenue de cette manière peut être prête en seulement deux à six ans, une fraction du délai encore imposé par les méthodes plus anciennes.

L’Europe ouvre la voie à l’édition génomique

Pendant longtemps, une réglementation stricte a tenu ces techniques en laisse, et nulle part plus qu’en Europe. Obtenir l’autorisation de cultiver une plante génétiquement modifiée pouvait facilement prendre plus d’une décennie.

Cette barrière a commencé à bouger en juin 2026. Le Parlement européen a adopté un ensemble de règles révisées, qui traite de nombreuses cultures issues de l’édition génomique de la même manière que celles obtenues par sélection conventionnelle.

« C’est une formidable opportunité d’accélérer le développement de cultures biofortifiées et de lutter efficacement contre la faim cachée », a déclaré Bulut.

La nouvelle approche vise les modifications très précises qui auraient tout aussi bien pu apparaître via une mutation naturelle ou un croisement classique. Elle raccourcit fortement le chemin réglementaire pour des cultures conçues afin d’apporter les nutriments qui manquent aux populations.

Une seule approche ne suffit pas

Aucune de ces solutions ne peut, à elle seule, faire disparaître la faim cachée ; c’est pourquoi la synthèse plaide pour leur combinaison.

La sélection classique bénéficie encore d’une large confiance du public, tandis que l’édition génomique apporte une vitesse et une portée que le croisement lent ne peut pas espérer égaler.

Toute variété prometteuse doit d’abord naître en laboratoire, puis endurer des années d’essais au champ avant de pouvoir nourrir ne serait-ce qu’une famille.

Maintenir cette longue chaîne de développement exige un financement stable et patient, qui ne s’évapore pas au gré des cycles électoraux.

L’objectif n’a jamais été de créer une unique super-culture parfaite, cultivée partout. Il s’agit plutôt d’obtenir des récoltes plus diversifiées et plus riches en nutriments, suffisamment robustes pour tenir bon alors que le climat devient plus rude.

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