Des chercheurs ont montré que des poussins nouveau-nés associent les sons « kiki » et « bouba » à des formes respectivement pointues et arrondies. Ce rapprochement son–forme, bien connu chez l’être humain, est ainsi observé pour la première fois chez une espèce non humaine.
Cette découverte déplace l’une des énigmes les plus tenaces des sciences du langage au-delà de la parole elle-même, vers l’architecture plus fondamentale du cerveau.
Les poussins relient des sons à des formes
Dans une petite arène expérimentale, des poussins fraîchement éclos se dirigeaient à plusieurs reprises vers des panneaux dont la forme correspondait au son diffusé à proximité.
À l’université de Padoue, Maria Loconsole et ses collègues ont constaté que les poussins se rapprochaient des silhouettes anguleuses lorsque retentissait « kiki », et des silhouettes arrondies lorsque retentissait « bouba ».
Le même schéma se retrouvait chez des oiseaux âgés d’à peine un jour, mais aussi chez des poussins testés plusieurs jours après l’éclosion, ce qui indique une préférence présente dès les tout premiers instants.
Une telle stabilité laisse peu de place à l’apprentissage par l’expérience et renvoie à une question plus profonde : comment, au départ, les cerveaux établissent-ils des liens entre sons et formes ?
Avant que l’apprentissage ne commence
L’épreuve la plus exigeante a été conçue pour précéder toute pratique, toute récompense ou toute interaction sociale susceptible d’influencer le choix.
Chaque poussin voyait d’abord un contour ambigu, puis se retrouvait face à une forme arrondie et une forme pointue, tandis que « bouba » ou « kiki » était répété.
Plutôt que d’imposer une décision binaire, l’équipe a mesuré le temps passé près de chaque option, afin de saisir une préférence et non un comportement entraîné.
Une préférence qui persiste est importante, car elle s’explique plus difficilement comme un « tour » appris quelques minutes auparavant.
Pourquoi les poussins sont des sujets idéaux
Les poulets domestiques, Gallus gallus, offrent un atout rare : leur comportement peut être testé presque immédiatement après l’éclosion.
En travaillant avec des poussins à un âge si précoce, l’équipe pouvait contrôler la vue, l’ouïe, la nourriture et la présence de congénères d’une manière que les études sur les nourrissons humains permettent rarement.
Des bébés de quatre mois remarquent eux aussi lorsque des sons et des formes « vont ensemble », mais l’exposition quotidienne à la parole laisse davantage de place à la contestation.
Les poussins ont donc permis de poser la même question dans des conditions plus « propres », alors même qu’ils ne peuvent ni parler ni apprendre des mots.
Indices acoustiques dans les sons
Une partie de l’attrait pourrait venir des sons eux-mêmes, indépendamment de toute signification que les poussins auraient comprise.
« Bouba » sonne généralement plus doux et plus grave, tandis que « kiki » paraît plus percutant et plus aigu, un profil qui s’accorde avec l’idée d’arêtes dentelées.
Des bords tranchants peuvent fragmenter un son en salves plus rapides, alors que des surfaces plus rondes tendent à produire un bruit plus continu.
Si les objets portent réellement des indices sonores « assortis », le cerveau pourrait relier des structures communes entre les sens, au lieu de traiter la parole comme un cas à part.
Effet bouba-kiki chez l’être humain
Les scientifiques nomment ce phénomène l’effet bouba-kiki : une correspondance son-forme que les gens réalisent avec une régularité frappante.
Des adultes parlant 25 langues l’expriment encore, même lorsque leurs systèmes d’écriture n’ont presque rien en commun.
Les écritures latines n’ont apporté qu’un faible avantage, ce qui va à l’encontre de l’idée selon laquelle la forme des lettres ferait l’essentiel du travail.
L’expérience pourrait malgré tout jouer un rôle, mais les preuves translinguistiques ne suffisaient pas à dissiper entièrement l’effet.
Des preuves au-delà du langage humain
Retrouver le même biais chez des oiseaux écarte une explication souvent privilégiée : ce seraient les mécanismes du langage qui produiraient cette association.
« Les résultats démontrent qu’un cerveau prédisposé au langage humain n’est pas nécessaire pour créer des associations entre sons et formes », a déclaré Loconsole.
Cette remarque prend tout son poids, car les poussins ne disposaient ni de mots, ni d’entraînement à la parole, ni d’un tutorat social sur lequel s’appuyer.
Le résultat chez le poussin ne fait pas disparaître le langage de l’histoire, mais il fait passer le langage du rôle de source à celui d’élaboration.
Les limites qui demeurent
Il ne faut pas interpréter ces résultats comme la preuve que les poussins comprennent des mots ou qu’ils partagent un langage humain au sens habituel.
Les oiseaux réagissaient à une relation entre un son et une forme, et non à du vocabulaire, à de la grammaire ou à une signification symbolique.
Par ailleurs, l’étude ne portait que sur une espèce et sur une association classique : avancer des conclusions générales irait au-delà des données.
La prudence est de mise, car des biais partagés peuvent être répandus sans pour autant apparaître chez tous les animaux ni dans toutes les tâches.
Liens sensoriels à travers l’évolution
Les oiseaux et les mammifères se sont séparés d’un ancêtre commun il y a environ 300 millions d’années ; ce type de lien pourrait donc être très ancien.
Un biais similaire a aussi pu apparaître plusieurs fois indépendamment, car des correspondances sensorielles utiles aident les animaux à réagir vite.
Dans les deux cas, l’observation s’inscrit dans un tableau plus large où les animaux relient des informations entre les sens avant même que l’expérience ne s’accumule.
Vue sous cet angle, la découverte transforme une énigme du langage en une interrogation sur la manière dont les systèmes nerveux organisent le monde.
Prochaines étapes de la recherche
La suite dépasse les seuls poussins et rejoint la phonosémantique, l’étude des liens entre sons et sens.
Les chercheurs peuvent désormais vérifier si des biais comparables existent chez d’autres espèces, avec d’autres sons et d’autres contrastes de formes.
Des travaux sur le cerveau peuvent aussi chercher quels circuits associent les sens suffisamment tôt pour guider le comportement avant que l’apprentissage ne prenne le relais.
De telles réponses pourraient éclairer la manière dont les humains ont transformé d’anciens biais perceptifs en systèmes symboliques plus riches, mobilisés dans la parole.
Au-delà de la parole humaine
Quelques heures après l’éclosion, un poussin suit déjà une règle que l’on considérait autrefois comme presque exclusivement humaine.
Cette faible préférence n’explique pas, à elle seule, le langage, mais elle réduit l’écart entre la perception animale et les mots humains.
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