La conservation manque presque toujours d’argent et de temps. La vraie question devient donc : quels territoires un pays ne peut-il tout simplement pas se permettre de perdre ?
Une nouvelle étude a cherché à trancher cette question pour l’Ouganda, à la fois l’un des pays les plus densément peuplés d’Afrique et l’un des plus riches sur le plan biologique.
Pour y parvenir, les chercheurs ont localisé les zones où des animaux et des plantes menacés subsistent encore, puis ont déterminé quels sites comptent le plus pour garantir leur maintien.
Un pays d’une richesse biologique exceptionnelle
Sur une surface relativement réduite, l’Ouganda concentre une diversité du vivant remarquable. Il se classe au huitième rang en matière de biodiversité parmi les 54 pays africains, tout en affichant la plus forte richesse spécifique par unité de surface sur l’ensemble du continent.
Le pays abrite 1,742 espèces de vertébrés terrestres connues, dont plus de la moitié de tous les oiseaux d’Afrique.
On y recense au moins 4,816 espèces végétales, ainsi qu’environ 1,300 espèces de papillons et 260 espèces de libellules.
Des décennies d’érosion continue
Cette abondance s’érode depuis longtemps.
Entre 1975 et 1995, l’Ouganda a perdu environ la moitié de sa valeur de biodiversité, sous l’effet de la chasse et du défrichement des forêts, des savanes et des zones humides.
Depuis les années 1930, la population humaine augmente de 2 à 3 % par an et atteint aujourd’hui près de 35 millions d’habitants.
À mesure que le territoire s’est densifié, certains grands mammifères ont totalement disparu, notamment le rhinocéros noir, le rhinocéros blanc et l’oryx.
Les lycaons et les guépards ne s’en sortent guère mieux : chacun ne compterait plus que moins de 25 individus dans tout le pays.
Cartographier ce qui compte encore
Pour repérer les sites décisifs, l’équipe de recherche a compilé des décennies de données de terrain sur les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les amphibiens et les plantes.
Les spécialistes se sont appuyés sur des inventaires forestiers des années 1990, complétés par des années de campagnes ultérieures.
Une grande partie des informations provenait de la WCS (Société de conservation de la faune sauvage) et d’archives conservées à l’université Makerere.
Chaque espèce a été rattachée aux parcs ou aux fragments d’habitats naturels où sa présence avait été effectivement observée.
Des sites que le monde devrait remarquer
Les chercheurs ont ensuite appliqué la norme mondiale d’identification des zones clés pour la biodiversité. Il s’agit de sites qui hébergent des effectifs d’importance mondiale d’espèces menacées ou à aire de répartition limitée.
En Ouganda, cette démarche a permis d’identifier 36 zones clés pour la biodiversité terrestres, depuis le parc national impénétrable de Bwindi, connu pour ses gorilles de l’est, jusqu’à de petites réserves protégeant des musaraignes et des arbres rares.
L’évaluation de neuf sites d’eau douce autour du lac Victoria, réalisée par l’UICN, a porté le total à 45.
De nouveaux lieux à protéger
Vingt-trois Zones importantes pour la conservation des oiseaux (ZICO) déjà reconnues en Ouganda répondaient aussi aux nouveaux critères des zones clés pour la biodiversité.
L’étude a également mis en évidence 13 sites supplémentaires, souvent révélés par des plantes, des amphibiens ou des mammifères que des travaux antérieurs n’avaient pas détectés.
Parmi les 36 sites terrestres, 12 se trouvent hors de tout espace protégé. Une part importante des terrains les plus déterminants du pays ne bénéficie donc d’aucun statut officiel de protection.
Identifier les terrains irremplaçables
L’équipe a utilisé un outil de planification nommé Marxan afin de sélectionner l’ensemble le plus réduit de sites capable de préserver malgré tout toutes les espèces et tous les habitats menacés.
L’analyse, répétée 100 fois, revenait de façon récurrente sur les mêmes choix.
Les aires protégées occidentales du rift Albertin se sont révélées les plus difficiles à remplacer, tout comme les boisements du nord en Acholiland et les savanes du sud du Karamoja.
Une grande partie de ces espaces se situe au-delà des limites des parcs, là où le bétail pâture, mais où la flore et la faune indigènes parviennent encore à se maintenir.
Où l’argent devrait être dirigé
Pris ensemble, les zones clés pour la biodiversité et les sites irremplaçables couvrent environ 14.9 % de l’Ouganda, juste en dessous de l’objectif international fixé à 17 %.
Le problème, selon les auteurs, est que nombre d’endroits les plus précieux manquent cruellement de financements, voire ne sont pas protégés du tout.
Onze réserves forestières et une série de sites sans protection officielle apparaissent comme les plus prioritaires, plusieurs accueillant des aloès et des cycadales endémiques qu’on ne trouve nulle part ailleurs.
« Evaluating how spend may achieve different results in a return on investment framework forces conservation practitioners to be much clearer about what they actually hope to achieve », a déclaré le Dr Andrew Plumptre, qui a dirigé l’étude.
« Most species plans do not identify what they really aim to achieve and as a result cannot allocate funds optimally. »
Des menaces qui s’intensifient
Les pressions qui pèsent sur ces sites ne diminuent pas. L’essor démographique, une demande croissante de terres agricoles et l’émergence d’industries minières et pétrolières réduisent encore les habitats naturels restants.
La réserve de faune d’East Madi, signalée dans l’étude comme irremplaçable, a déjà été fortement colonisée et dégradée.
Lorsque de grands projets de développement sont lancés, les auteurs estiment que les entreprises devraient d’abord éviter les zones clés pour la biodiversité, et ne recourir à des mesures de compensation qu’en ultime recours.
Un plan à mettre à jour
Les chercheurs présentent leur carte comme une photographie à un instant donné, et non comme une réponse définitive.
De nouveaux sites pourraient répondre aux critères à mesure que des espèces sont décrites et que davantage de groupes de plantes et d’animaux sont évalués officiellement.
Si des aires protégées continuent d’être perdues ou dégradées, l’ensemble du dispositif devra être redessiné.
Pour l’instant, l’étude apporte à l’Ouganda ce qui lui manquait : une vision claire des terrains qui concentrent encore les dernières réserves de vie sauvage du pays.
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